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Maison des Abassi - Pasargades — Encyclopédie indépendante du voyage en Iran

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Maison des Abassi

Maison des Abbassi (Abbasian House) à Kashan — visite, horaires, secrets | Pasargades
Kashan · quartier de Sultan Amir Ahmad

Maison des Abbassi

خانه عباسیان‌ها — l’Abbasian House, le plus labyrinthique des chefs-d’œuvre qadjars de Kashan : une maison de marchand de verre bâtie sous le niveau de la rue, aux cinq cours creusées, aux passages secrets et à la chambre étoilée de miroirs — qui doit son nom non pas à son bâtisseur, mais à un acheteur dont tout le bazar a jasé.

Construction
≈ 1830–1850
Ère Qadjar, ~20 ans
Commanditaire
Haj Mohammad Ebrahim
marchand de verre
Gabarit
5 cours · 5 niveaux
7 000 m² bâtis
Horaires
Tous les jours
≈ 9h00–16h30/18h00

Les incontournables de la visite

La Maison des Abbassi (Abbasian House, خانه عباسیان‌ها) compte parmi les plus grands chefs-d’œuvre de l’architecture résidentielle persane traditionnelle et figure, avec ses voisines Tabatabaei et Broudjerdi, parmi les sites incontournables de Kashan. Derrière ses hauts murs de torchis sans aucune fenêtre sur la rue se cache un palais-labyrinthe de quelque 7 000 m² bâtis, pensé comme une machine climatique autant que comme une demeure de prestige.

Les cours creusées et leurs bassins : le complexe s’enfonce à plusieurs mètres sous le niveau de la ruelle. Chaque cour en contrebas, plantée de grenadiers et piquée d’un bassin central alimenté par le qanat, forme une poche de fraîcheur que les murs de terre crue maintiennent du matin au soir.

La chambre aux mille miroirs : au deuxième étage du Birouni, la salle d’apparat — surnommée la « chambre de la mariée » — déploie un plafond tapissé de fragments de miroirs géométriques. À la nuit tombée, une seule bougie y scintillait comme un ciel étoilé en plein désert.

Les tours du vent (badgirs) : deux hautes cheminées de brique coiffent la demeure et captent la moindre brise pour ventiler salons et sous-sols : la climatisation naturelle des étés de Kashan, que la maison partage avec sa voisine de Broudjerdi.

Stucs, vitraux et miroirs : plafonds et murs rivalisent de stucs ciselés (gach-bori), de claustras garnies de verres colorés qui s’embrasent au soleil, et de menuiseries à losanges — un condensé des arts décoratifs qadjars dans ce que la demeure a de plus intime.

Passages secrets : corridors dissimulés, trappes et dégagements de service permettaient d’évacuer les lieux ou de circuler sans jamais croiser un étranger. On dit même qu’une niche indépendante, hors de portée des chats, était prévue pour y suspendre la viande.

Vue panoramique des cours en contrebas de la maison des Abbassi, arcades de brique et jardin creusé
La maison ne s’élève pas vers le ciel, elle s’enfonce dans la terre : plusieurs mètres sous la rue, les cours forment un microclimat permanent.

Situer la maison, horaires & billets

La maison se trouve au cœur du quartier historique de Sultan Amir Ahmad, rue Alavi (koy-e Alavi), à deux minutes à pied de la Maison des Tabatabaei et du hammam du Sultan Amir Ahmad : la boucle des trois monuments se fait entièrement à pied.

🕰 Horaires d’ouverture

Le monument accueille les visiteurs tous les jours, de 9h00 à environ 16h30–18h00 selon la saison ; comptez large et vérifiez sur place, les heures pouvant raccourcir pendant le Ramadan. Pendant les congés de Nowruz (Nouvel An iranien, mi-mars), l’ouverture est prolongée jusqu’à 20h00 pour absorber l’affluence.

🎟 Tarifs & billet combiné

Un droit d’entrée est demandé aux visiteurs étrangers, fixé en rials et révisé régulièrement (comme tous les monuments d’Iran depuis 2024) : renseignez-vous au guichet plutôt que de vous fier à une conversion trouvée en ligne. Demandez le billet combiné Abbassi + Tabatabaei + hammam Amir Ahmad, souvent proposé sur place et plus économique.

☀️ Le bon moment

Visez le milieu de journée, quand le soleil traverse les vitraux et allume les claustras ; prévoyez 1 h 30 à 2 h pour vous perdre dans les cinq cours sans courir.

Le plan de la visite : la boucle à pied du quartier d’Alavi — la Maison des Abbassi (hébergement possible) se situe au cœur du circuit entre la Maison des Tabatabaei (point de départ), le Hammam Amir Ahmad (musée et salon de thé) et la Maison de Broujerdji.

Un musée à ciel ouvert de l’architecture résidentielle perse

La Maison des Abbassi est avant tout un musée de l’architecture résidentielle perse traditionnelle du XIXe siècle. Plutôt que d’exposer des objets dans des vitrines, le monument lui-même constitue la principale œuvre d’art.

Voici ce que présente et met en valeur ce complexe historique unique :

🏛️ L’architecture résidentielle Qadjar

Le musée expose le génie architectural de l’époque Qadjar, conçu pour s’adapter au climat désertique de Kashan :

• L’architecture introspective : la maison est entièrement tournée vers l’intérieur pour préserver l’intimité familiale (concept du Hifz-e-Hejab) et se protéger du vent du désert.

• Les cours en contrebas (Goudal-Baghcheh) : plusieurs cours intérieures creusées sur plusieurs niveaux pour capter l’humidité et maintenir une fraîcheur naturelle.

• La séparation des espaces : le complexe est divisé entre l’Andarouni (espace privé de la famille) et le Birouni (espace public de réception).

✨ L’artisanat d’art et les décors perses

Chaque pièce du manoir témoigne du savoir-faire remarquable des maîtres artisans de l’époque :

• Stucs et plâtreries ciselés : les murs et les arches sont recouverts de motifs floraux et géométriques sculptés avec une finesse extrême.

• Travail des miroirs (Aineh-Kari) : la salle des miroirs (Talar-e Aineh) déploie des plafonds scintillants imitant un ciel étoilé à la lueur des bougies.

• Vitraux colorés (Orosi) : de splendides fenêtres à treillis de bois et verres colorés filtrent la lumière du soleil en projections multicolores au sol.

💧 La maîtrise de l’eau et de l’air

Le musée permet de comprendre comment les bâtisseurs perses maîtrisaient les éléments naturels sans énergie moderne :

• Tours du vent (Badgirs) : ces cheminées de ventilation traditionnelles visibles sur le site canalisent l’air extérieur pour refroidir les pièces de vie.

• Réseau de Qanats : des canaux souterrains millénaires acheminaient l’eau directement dans les bassins et fontaines des cours pour rafraîchir l’atmosphère.

L’histoire : un nom emprunté

Contrairement à ses voisines, la maison ne porte ni le nom de son bâtisseur ni celui de son architecte : c’est une histoire de commérages de bazar qui la baptisa.

  1. ≈ 1830

    Un marchand de verre voit grand

    Haj Mohammad Ebrahim, richissime négociant en verre, porcelaine et cristal de la Kashan qadjare (et grand-père, selon la tradition locale, de l’ayatollah Seyyed Mohammad Alavi Boroujerdi), lance un chantier hors norme : près de vingt ans de travaux menés par un architecte dont l’identité s’est perdue.

    🏗️ ≈ 20 ans de chantier
  2. Fin XIXe s.

    Le partage en cinq maisons

    À la mort du maître de maison, le gigantesque complexe, conçu comme un seul espace familial, est divisé puis vendu en cinq lots distincts — cinq maisons indépendantes qui expliquent encore aujourd’hui la complexité du plan.

    🏘️ Cinq lots, cinq maisons
  3. ≈ 1920

    L’achat qui fit jaser tout Kashan

    Un siècle plus tard, un marchand de tapis nommé Abbasian rachète la grande cour extérieure pour une somme jugée astronomique. L’affaire fait tant de bruit dans les allées du bazar que les habitants finissent par baptiser tout le complexe du nom de l’acheteur — éclipsant celui du bâtisseur.

    💬 Le nom venu des potins
  4. 1995 →

    Restauration, musée et salon de thé

    Quatre des cinq lots sont rachetés et restaurés à partir de 1995 par l’office du patrimoine de Kashan ; le monument, inscrit au registre national, devient musée, tandis que l’une des cours accueille restaurant traditionnel et chaï-khaneh. Le site a même servi de décor à plusieurs films et séries historiques iraniens.

    🏛️ Monument national

🏛️ Chronologie et construction

L’époque : Sa construction a débuté vers 1830–1834 (au début du XIIIe siècle de l’hégire, sous l’ère Qadjar). Le chantier a duré environ 20 ans pour s’achever vers 1850–1854.

Le commanditaire : Elle a été commandée par Haj Mohammad Ebrahim, un richissime négociant de Kashan spécialisé dans le commerce du verre, de la porcelaine et du cristal.

L’architecte : Contrairement à ses voisines (Tabatabaei et Boroudjerdi), l’identité de l’architecte en chef est totalement inconnue. Aucun document ni signature n’ont été retrouvés.

💬 L’origine du nom « Abbassi » : Haj Mohammad Ebrahim n’a aucun lien de parenté avec la dynastie des Abbassides. À sa mort, le domaine géant a été divisé et vendu en 5 lots indépendants. Vers 1920, un marchand de tapis nommé Seyed Mohammad Abbasian a racheté la cour extérieure principale pour une somme astronomique. La transaction a fait tellement de bruit dans le bazar de la ville que les habitants ont fini par appeler tout le complexe « la maison des Abbasian » (Abbassi), effaçant totalement le nom du créateur d’origine.

L’État iranien a racheté et restauré la majeure partie du complexe à partir de 1995 pour en faire le monument-musée national que l’on visite aujourd’hui.

📐 Des dimensions et une architecture hors norme

Le gabarit : C’est la plus labyrinthique des maisons du quartier historique. Elle s’étend sur une propriété de 7 000 m² bâtis répartis sur 5 niveaux et s’articulant autour de 5 cours intérieures.

Le concept du « Jardin creusé » (Gowdé baghcheh / Gowd-al baghcheh) : Pour faire face au climat désertique, la maison ne s’élève pas, elle s’enfonce de plusieurs mètres sous le niveau de la rue. Cela permet d’utiliser l’inertie thermique de la terre pour rafraîchir naturellement les pièces et d’obtenir assez de pression pour que l’eau du qanat (l’aqueduc souterrain) jaillisse directement dans les bassins.

Une symétrie parfaite : Le bâtiment est reconnu pour son architecture introvertie et strictement symétrique : si l’on trace une ligne verticale imaginaire en son centre, les deux côtés sont rigoureusement identiques.

Une maison bâtie sous la rue

Le génie de la demeure tient dans une idée simple et radicale : au lieu de s’élever, s’enfoncer. Les cours sont creusées à plusieurs mètres sous le niveau de la ruelle, selon le principe du gowd-al baghcheh (le « jardin creusé »), réponse bioclimatique au climat désertique du plateau central iranien.

❄️ La fraîcheur de la terre

Enterrées, les cours et leurs salles profitent de l’inertie thermique du sol : la maison capte moins de chaleur en été, moins de froid en hiver — une isolation naturelle parfaite, sans autre machinerie que l’épaisseur de terre crue.

💧 L’eau du qanat sous pression

Creuser jusqu’au niveau de la nappe permettait aux bassins d’être alimentés directement par la pression du qanat, l’aqueduc souterrain qui abreuve Kashan : l’eau jaillit dans les fontaines sans pompe ni roue.

🧱 La terre excavée recyclée

La terre extraite des cours ne quittait pas le chantier : elle servait à mouler les briques d’adobe de la maison elle-même. Une logique d’éco-construction avant l’heure — et des murs hauts comme des remparts, taillés dans le sol même qu’ils retiennent.

🏔️ L’approvisionnement en eau et le système hydraulique des qanats

L’approvisionnement en eau de la Maison des Abbassi (Khan-e Abbasian) et de ses cinq cours intérieures est un chef-d’œuvre de l’ingénierie hydraulique persane traditionnelle. Il repose entièrement sur l’utilisation des qanats, ces canaux souterrains millénaires inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Le principe du qanat : Capter l’eau des montagnes
Les qanats de la région de Kashan collectent l’eau des nappes phréatiques situées au pied des montagnes environnantes (la chaîne de Karkas). Cette eau est acheminée sous le désert à travers des galeries souterraines creusées à la main. Grâce à une pente extrêmement douce et régulière, l’eau s’écoule par la seule force de la gravité sur des dizaines de kilomètres sans jamais nécessiter de pompe ni de moteur.

💧 L’astuce bioclimatique : Le « jardin creusé » (Gowd-al baghcheh)
Pour qu’une demeure puisse bénéficier de l’eau courante du qanat dans son jardin ou ses bassins, l’architecte devait s’adapter à la profondeur de la canalisation souterraine :
— C’est la raison pour laquelle la Maison des Abbassi s’enfonce à plusieurs mètres sous le niveau de la rue (sur 5 niveaux).
— En creusant la maison jusqu’au niveau exact du flux du qanat, l’architecte a permis à l’eau de jaillir naturellement sous pression dans les fontaines, sans avoir besoin de remonter l’eau mécaniquement.

🏛️ Le cœur du réseau : Le Howz Khaneh (La maison du bassin)
Au cœur du réseau hydraulique intérieur de la demeure se trouve une pièce spécifique appelée le Howz Khaneh :
— Cette salle fraîche abrite un grand bassin central connecté à plusieurs branches secondaires du qanat.
— De là, un système complexe de conduits et de tuyaux en terre cuite distribue l’eau de manière équitable vers les bassins extérieurs (howz) de chacune des cinq cours.
— Le mouvement constant de l’eau à travers les cours, combiné à l’action des cheminées de vent (badgirs), générait une évaporation qui faisait chuter la température de la maison de plus de 10 °C par rapport à la chaleur étouffante de la rue.

🔒 Un privilège réservé à l’élite
Bien que le système global de qanats soit géré de manière communautaire en Perse pour l’irrigation des cultures, le gouvernement de l’époque et les riches propriétaires finançaient des extensions pour amener des connexions privées directement sous leurs fondations. En tant que richissime marchand, Haj Mohammad Ebrahim a fait dessiner les plans de son palais-labyrinthe autour du tracé même de l’eau.
L’eau qui s’écoulait dans les cours des Abbassi servait ainsi à trois fonctions indispensables : boire, alimenter les cuisines, et rafraîchir l’air des salons d’apparat durant l’été.

Birouni, Andarouni : les trois vies de la maison

Comme toute grande demeure persane, le complexe répartit strictement ses espaces selon le degré d’intimité — un plan social autant qu’architectural.

🤝 Le Birouni (recevoir)

La partie publique et la plus ornée : salons de réception des marchands et des invités, salles de cérémonie et, à l’étage, la chambre aux miroirs. C’est la vitrine de la famille, celle que l’on visite aujourd’hui.

🔒 L’Andarouni (vivre)

Le domaine privé de la famille et des femmes, articulé autour des cours les plus reculées : chambres, oratoire, celliers, buanderie, citerne et puits — des espaces plus sobres, totalement soustraits aux regards étrangers.

🍽 Le Khadam-Neshin (servir)

Le quartier des domestiques : cuisines, écuries, entrepôts et escaliers de service indépendants, pour que le personnel circule sans jamais croiser invités ou famille à l’improviste.

Avant même de franchir le seuil, observez la porte principale : comme dans beaucoup de maisons persanes, elle porte deux heurtoirs de formes différentes. L’un, lourd et allongé, produit un son grave — c’est un homme qui frappe ; l’autre, rond et léger, tinte plus aigu — c’est une femme. Les habitantes savaient ainsi, avant d’ouvrir, si elles devaient ou non ajuster leur tchador. Passé le portail, un hashti (vestibule octogonal) et un corridor en coude interdisent toute vue furtive vers l’intérieur : l’intimité commence dès l’entrée.

La chambre aux mille miroirs

Ne manquez sous aucun prétexte le Shah-Neshin, le salon d’honneur du deuxième étage : c’est la pièce que les guides de Kashan appellent la « chambre de la mariée ».

Son plafond et le haut de ses murs sont entièrement recouverts de milliers de fragments de miroirs sertis dans des stucs en nid-d’abeille (ayeneh-kari). La nuit, lorsqu’on y allumait une seule bougie, les facettes reflétaient la flamme à l’infini, imitant un ciel étoilé en plein désert ; le jour, les claustras de verres colorés découpent sur les tapis des mosaïques de lumière changeante.

Autour, chaque salle joue sa propre partition décorative : plafonds à caissons, fresques florales, yazdi-bandi et boiseries à losanges. Fait notable, la maison des Abbassi passe pour plus sobre et plus « architecturale » que ses voisines : moins de peinture figurative qu’à Broudjerdi, moins de stucs tapissants qu’aux Tabatabaei — mais une science des volumes, des symétries et de la lumière que les architectes viennent encore étudier.

Plafond de miroirs géométriques du salon d'honneur, éclairé à la bougie
L’ayeneh-kari du salon d’honneur : une bougie, et le plafond devient un ciel étoilé.
Salon de thé traditionnel installé dans une cour de la maison des Abbassi
Le chaï-khaneh de la cour : tapis, samovar et fraîcheur du bassin, ouverts jusqu’au soir.

✨ Les pièces maîtresses à voir

La chambre aux mille miroirs (Shah-Neshin) : Au deuxième étage de la zone publique, le plafond est tapissé de fragments de miroirs géométriques (Ayeneh-kari) disposés en nids d’abeilles (muqarnas). Conçue pour les cérémonies, une seule bougie allumée la nuit s’y reflétait à l’infini, simulant un ciel étoilé au-dessus du désert.

Les heurtoirs différenciés : Comme le veut la tradition islamique de l’époque, la porte d’entrée possède deux heurtoirs différents. Le long et lourd (son grave) était utilisé par les hommes, le rond et léger (son aigu) par les femmes, permettant aux occupantes de savoir si elles devaient ajuster leur voile avant d’ouvrir.

Le mystère de l’architecte inconnu

Le chantier fut pharaonique — vingt ans, des corps de métier par dizaines — et pourtant l’identité de l’architecte en chef reste un mystère absolu. Aucun document, aucune signature : seulement un plan si complexe que la maison est souvent comparée à un labyrinthe, voire à une forteresse souterraine.

Ce silence n’a rien d’anodin : à Kashan, la légende s’est construite autour des voisins. Car les deux maisons les plus célèbres de la ruelle, Tabatabaei et Broudjerdi, ont été dessinées par un seul homme — Ostad Ali Maryam — et beaucoup auraient aimé lui attribuer aussi le plan des Abbassi. Mais justement : la maison des Abbassi est la seule des quatre grandes demeures du quartier à ne pouvoir revendiquer aucun maître d’œuvre documenté, ce qui fait une bonne part de son aura.

Ostad Ali Maryam, le génie d’à côté

Ostad signifie « maître » en persan ; il aurait pris le nom de « Maryam » après avoir bâti à Kashan une belle maison pour une dame prénommée Maryam. On raconte qu’il faisait réaliser des maquettes de chacun de ses projets avant de poser la première brique.

🏛️ Maison des Tabatabaei

Années 1840 : la « mariée des maisons historiques d’Iran », bâtie pour le marchand de tapis Seyyed Jafar Tabatabaei — quatre cours, quarante pièces, trois badgirs.

🏛️ Maison de Broudjerdi

1857 : dix-huit ans de chantier et 150 artisans pour le gendre des Tabatabaei ; dôme du talar, muqarnas et fresques de Kamal-ol-Molk.

🏛️ Timcheh-ye Amin od-Dowleh

1863 : le caravansérail voûté du bazar de Kashan, commandé par Mirza Ali Khan, « Amin od-Dowleh », homme de confiance de la cour qadjare — toujours voué au commerce des tapis.

Kamal-ol-Molk : l’enfant prodige de Kashan et maître de la peinture persane

Kamal-ol-Molk (en persan : کمال الملک), de son vrai nom Mirza Mohammad Ghaffari (aussi orthographié Kamal-al-Molk), né en 1848 à Kashan et mort le 18 août 1940, est considéré comme l’un des plus grands peintres de l’histoire de l’Iran. Issu de la dynastie artistique des Ghaffari de Kashan, son génie a illuminé l'époque Qadjar, en particulier à travers les fresques magistrales de la demeure voisine de Boroudjerdi.

Autoportrait de Kamal-ol-Molk (Mirza Mohammad Ghaffari)
Autoportrait de Kamal-ol-Molk (Mirza Mohammad Ghaffari), maître incontesté de la peinture persane moderne.

🎨 Biographie et ascension impériale

Kamal-ol-Molk est né le 29 septembre 1848 à Kashan dans l’Empire Qadjar, au sein d’une famille d’artistes d’exception. Son père, Mirza Bozorg Ghafari Kachani, était le fondateur de la première école de peinture en Iran. Son oncle Sani ol molk était quant à lui l’un des plus illustres maîtres de l’aquarelle persane.

Il poursuit ses études à l’école Dar-ol Fonoun de Téhéran. Son talent est si précoce et fulgurant qu’à l’âge de 18 ans, il est remarqué par Nasseredin Shah lors d’une visite royale et devient aussitôt le peintre officiel de la cour impériale.

🏛️ Le séjour en Europe et au Louvre

En 1896, le nouveau chah, Mozaffaredin Shah, l’envoie en Europe pour se perfectionner durant deux ans. Il étudie au Musée du Louvre à Paris, à Florence, à Vienne et à Versailles, où il réalise des copies admirables de grands maîtres tels que Rembrandt et Le Titien. Durant cette période européenne, il peint ses premiers autoportraits (le dernier, daté de 1925, est aujourd’hui conservé au Musée d’art islamique de Doha), initiant ainsi une tradition nouvelle qui sera reprise par les générations d’artistes iraniens.

🪞 La Galerie des miroirs

Sa première œuvre signée sous son titre honorifique officiel, Kamal-ol-molk (« la Perfection du Royaume »), est la prestigieuse Galerie des miroirs (Talar-e Ayeneh). C’est un chef-d’œuvre absolu rompant avec les conventions picturales de l’époque : les jeux de lumière, la perspective rigoureuse et le chah au centre de la pièce reflété à l’infini dans les miroirs célèbrent le génie novateur de l’artiste.

🌿 École des Beaux-Arts et postérité

En 1906, il rejoint la loge le Réveil de l’Iran affiliée au Grand-Orient de France. Après 1907, il peint des scènes urbaines et populaires. En 1911, il crée à Téhéran sa propre École des Beaux-Arts aux Jardins de Negarestan (musée depuis 2013). En désaccord avec le ministre de l’Éducation, il démissionne en 1928 et se retire à Nishapur dans une retraite solitaire. Mort en 1940, il repose aux côtés du grand poète soufi Attar Neishaburi. Une centaine de ses œuvres sont conservées, notamment au Palais du Golestan.

Secrets de conception et espaces de vie insolites

Au-delà de son architecture et de ses décors, la Maison des Abbassi regorge de secrets de conception, de traditions sociales et d’espaces de vie remarquables qui rendent sa visite fascinante :

🤫 Les passages secrets et la sécurité

Le manoir a été conçu pour faire face aux incertitudes politiques et aux risques d’invasions de l’époque Qadjar :

• Un réseau souterrain : la demeure abrite de véritables passages secrets creusés sous la structure. Ils permettaient aux habitants de s’enfuir discrètement vers l’extérieur du quartier ou de se cacher en cas d’attaque.

• Une illusion depuis la rue : de l’extérieur, la façade en pisé est d’une simplicité totale, presque austère. Ce choix délibéré visait à ne pas attirer l’attention des voleurs ou du fisc impérial sur la fortune colossale du maître des lieux.

⚖️ Heurtoirs genrés et traditions sociales

La vie sociale de l’Iran du XIXe siècle se lit directement sur la porte d’entrée principale :

• Deux sons distincts : la porte comporte deux heurtoirs différents : l’un est long et lourd (pour les hommes, au son grave), l’autre est fin et circulaire (pour les femmes, au tintement aigu).

• Respect de l’intimité : grâce au timbre acoustique, les femmes de la maison savaient à l’avance si le visiteur était un homme ou une femme, et prenaient le temps d’ajuster leur voile ou de laisser un homme ouvrir.

☀️ Nomadisme au fil des saisons

La maison est une immense structure de 5 étages et cours intérieures (couvrant près de 7 000 m²) pensée pour le nomadisme thermique intérieur :

• Quartier d’été (Zemestan-Neshin) : situé dans les parties basses et fraîches à l’ombre, ventilé par les bassins et les badgirs.

• Quartier d’hiver (Tabestan-Neshin) : situé dans les étages supérieurs, orienté plein sud pour capter les moindres rayons du soleil à travers les grands vitraux.

Les 5 anecdotes fascinantes et insolites

La Maison des Abbassi (Khan-e Abbasian) à Kashan regorge d’anecdotes fascinantes et insolites, directement liées à son architecture complexe et à son histoire. Voici les meilleures anecdotes sourcées et documentées par les historiens de l’architecture persane :

1. Les rumeurs du bazar

C’est l’anecdote la plus célèbre sur ce monument. Le richissime bâtisseur de ce palais-labyrinthe s’appelait Haj Mohammad Ebrahim, un puissant marchand de verre et de cristal.

L’anecdote : À sa mort au XIXe siècle, l’immense complexe de 7 000 m² a été divisé et vendu en cinq lots distincts. Vers 1920, un marchand de tapis du nom de Seyed Mohammad Abbasian a racheté la cour extérieure principale. Le prix qu’il a payé était si astronomique et disproportionné que l’affaire a alimenté tous les commérages et potins dans les allées du bazar de Kashan. La rumeur publique a fait un tel bruit que les habitants ont fini par renommer l’ensemble du complexe « Maison des Abbasian » (Abbassi), effaçant totalement le nom du créateur d’origine.

2. La niche anti-chats

L’architecture de la maison est pensée comme une machine de survie en milieu désertique, s’enfonçant sur 5 niveaux sous terre pour capter la fraîcheur.

L’anecdote : Dans la partie réservée aux domestiques (Khadam-Neshin), à proximité des cuisines, l’architecte a conçu un ingénieux système de garde-manger. Pour conserver la viande fraîche sans électricité, ils utilisaient des trappes de ventilation froides. Les concepteurs y ont creusé une niche de stockage totalement suspendue et isolée au milieu du mur, hors de portée des sauts des nombreux chats errants de Kashan.

3. Paranoïa contre les regards indiscrets

L’architecture islamique qadjare de l’époque répondait à un principe strict : l’introversion (le bâtiment est entièrement tourné vers l’intérieur, les murs extérieurs n’ont aucune fenêtre).

L’anecdote : L’architecte des Abbassi a poussé ce concept jusqu’à l’extrême pour protéger la vie privée de la famille (Andarouni) face aux invités et aux domestiques. Le bâtiment intègre un réseau complexe de couloirs dissimulés, de trappes et de passages secrets. Les domestiques pouvaient ainsi traverser les 5 cours pour acheminer les repas ou nettoyer les pièces sans jamais être vus ni croiser le maître de maison ou ses invités de marque.

4. Le code sonore secret des deux heurtoirs

Avant même d’entrer dans la demeure, la lourde porte en bois traditionnelle raconte une histoire sociale.

L’anecdote : La porte comporte deux heurtoirs de formes et de métaux différents. L’un est long et lourd, produisant un son très grave ; l’autre est rond et creux, produisant un tintement aigu. Le premier était réservé aux hommes, le second aux femmes. Grâce à ce code sonore, les femmes de la maison savaient immédiatement si le visiteur était un homme (nécessitant d’ajuster leur tchador ou de laisser un homme ouvrir) ou une femme, préservant l’intimité dès le pas de la porte.

5. Une illusion d’optique pour les yeux du Roi

Dans la splendide Chambre aux mille miroirs (Shah-Neshin), le plafond est recouvert d’une technique de mosaïque de miroirs appelée Ayeneh-kari.

L’anecdote : L’artisanat du verre était la fierté du propriétaire, Haj Mohammad Ebrahim. Les morceaux de miroirs ont été taillés et orientés selon des angles géométriques si précis en nids d’abeille (muqarnas) que lorsqu’on allumait une unique bougie au centre de la pièce la nuit, la lumière se fragmentait et se multipliait des milliers de fois. L’illusion d’optique donnait l’impression exacte aux invités d’être assis à ciel ouvert sous les étoiles de la nuit du désert, alors qu’ils se trouvaient dans une pièce close au deuxième étage.

Les quatre grandes maisons de Kashan, comparées

Difficile de choisir entre les demeures historiques du quartier ? Voici de quoi les départir — et comprendre pourquoi la boucle complète vaut le détour.

MaisonÉpoque & commanditaireGabaritCe qui la distingueAujourd’hui
Maison des Abbassi≈ 1830 · Haj Mohammad Ebrahim, marchand de verre≈ 5 000 m² · 7 000 m² bâtis · 5 cours · 5 niveauxCours creusées (gowd-al baghcheh), chambre aux miroirs, passages secrets, architecte inconnuMusée + restaurant & salon de thé
Maison des Tabatabaei≈ 1840 · Seyyed Jafar Tabatabaei, marchand de tapis≈ 4 700 m² · 4 cours · 40 pièces · 3 badgirsStucs au motif de tapis, vitraux du Shah-Neshin, « mariée des maisons d’Iran »Musée
Maison de Broudjerdi1857 · Haj Mehdi Boroujerdi, négociantCour monumentale, talar à dômeMuqarnas du talar, fresques de Kamal-ol-Molk, sous-sol ventiléMusée (siège du patrimoine de Kashan)
Saray-e AmerihaFin XVIIIe · famille Ameri, dignitaires ZandLa plus vaste : ± 9 000 m² · 7 coursLe plus ancien et le plus grand ensemble résidentiel de KashanMaison d’hôtes & musée

En résumé : Broudjerdi pour le dôme et les fresques, Tabatabaei pour la dentelle de stuc, Ameriha pour la démesure — et Abbassi pour l’expérience la plus complète, entre architecture enterrée, miroirs, thé sur les tapis et restaurant dans la cour.

Boire un thé, déjeuner sur place : le restaurant traditionnel et la maison de thé Abbasi

Le restaurant traditionnel et la maison de thé Abbasi (Abbasi Teahouse & Traditional Restaurant), installé au cœur d’une des cinq cours intérieures de la Maison des Abbassi, propose une immersion complète dans le mode de vie perse du XIXe siècle.

C’est l’une des expériences les plus recherchées par les visiteurs à Kashan : s’installer sur de grands lits traditionnels en bois recouverts de tapis persans pour savourer un thé à la rose ou partager un Dizi au bord des fontaines d’eau fraîche.

La cour de la maison de thé et du restaurant traditionnel Abbasi : lits en bois sculptés (takhts), tapis persans et bassin central rafraîchissant
La cour intérieure du restaurant traditionnel Abbasi : lits de bois (takhts), tapis persans et fontaine centrale au cœur du jardin creusé.
Salle de réception intérieure du restaurant traditionnel Abbasi avec ses vitraux colorés orosi
Salle de réception intérieure du restaurant Abbasi : arches à vitraux colorés (orosi) ouvrant directement sur la cour.

🛋️ Lits traditionnels et bassin central

La grande cour du sous-sol (Goudal-Baghcheh) a été réaménagée pour accueillir les convives sur de grands lits en bois sculptés, appelés takhts. Ils sont recouverts de tapis persans authentiques et de gros coussins confortables (poshti). Les convives s’y installent en tailleur pour manger ou boire le thé, dans une atmosphère rafraîchie par le murmure de la fontaine centrale.

🔥 L’expérience du Korsi en hiver

Pendant la saison froide, le restaurant installe des Korsis. Il s’agit d’une table basse traditionnelle persane sous laquelle est placée une source de chaleur douce, le tout recouvert d’une lourde couverture épaisse. Les clients y glissent leurs jambes pour rester bien au chaud tout en partageant leur repas dans une convivialité ancestrale.

🍽️ Qu’est-ce qu’on y sert ?

C’est l’adresse idéale pour déguster les spécialités authentiques de Kashan et d’Iran :

• Le Dizi (ou Abgoosht) : ragoût traditionnel de mouton, pois chiches, pommes de terre et tomates, mijoté dans un pot en terre cuite, que l’on écrase soi-même au pilon avant dégustation.

• Le Khoresht-e-Lobid : ragoût mijoté traditionnel parfumé, spécialité réputée de Kashan.

• Le thé persan : servi dans des théières traditionnelles avec du Nabat (sucre cristallisé au safran).

Spécialités traditionnelles persanes servies sur table au restaurant Abbasi : riz au safran et ragoûts mijotés
Déjeuner traditionnel au restaurant Abbasi : riz au safran parfumé, brochettes et ragoûts régionaux mijotés de Kashan.
Salon de thé traditionnel persan aménagé sur estrades de tapis sous les arcades de brique
Le salon de thé traditionnel persan : estrades basses recouvertes de tapis sous les arcades de brique rafraîchies.

Poursuivre à Kashan

La maison des Abbassi se combine idéalement avec les autres trésors du quartier de Sultan Amir Ahmad, tous à quelques minutes à pied.

Encyclopédie indépendante — liens fournis à titre documentaire. Illustrations reconstituées à des fins éditoriales.

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