Ganj Ali Khan
sous Ganj Ali Khan
jusqu’en 1937
depuis 1971
Le portail d’entrée (Sar Dar)
Le hammam Ganjali Khan est une merveille d’ingénierie et d’art safavide du XVIIe siècle : au-delà de sa façade, il cache une structure complexe, pensée pour le confort thermique, le génie hydraulique et la vie sociale de l’époque. L’expérience commence avant même d’entrer.
Le portail extérieur, en briques simples et bleues, est encadré de marbre. Il est célèbre pour ses fresques de l’époque Qadjar représentant des scènes de chasse royales, des caravanes de chameaux et des animaux entrelacés. On y trouve également un poème gravé en calligraphie nastaliq, dont la valeur numérique des lettres révèle la date exacte de fin des travaux.
Ce procédé de datation, courant dans l’épigraphie persane, transforme l’inscription elle-même en monument : le texte se lit comme un poème et se calcule comme une date. Le bain s’ouvre ainsi sur le bazar, à quelques pas de la place, et non sur une cour isolée — dans une ville caravanière, l’entrée d’un établissement public se devait d’être sur le passage.
Le vestiaire (Sarbineh)
Après avoir traversé un couloir sinueux, conçu pour bloquer les courants d’air extérieurs et préserver la chaleur, on accède au Sarbineh, le grand vestiaire du bain.
Une salle octogonale sous coupole
C’est une vaste pièce octogonale très lumineuse, couronnée d’un grand dôme. Le plafond est soutenu par huit colonnes massives, sculptées d’un seul bloc de pierre chacune — une prouesse pour l’époque, quand le transport et la mise en œuvre comptaient autant que le décor.
Marbre, stucs et mosaïques
Le sol et le bas des murs sont recouverts de marbre précieux, tandis que les hauteurs affichent des stucs délicats et des mosaïques géométriques. Les jeux d’échelle — marbre massif en bas, dentelles de plâtre en haut — donnent à la salle son équilibre particulier.
Le plafond qui répond au sol
Fait architectural rare, les motifs sculptés sur les pierres du plafond coïncident parfaitement avec le dessin des pierres du sol. Au centre de la pièce se trouvent de grands bassins d’eau froide, où les baigneurs se rafraîchissaient avant de gagner les salles chaudes.
La zone tiède et le calidarium (Garmkhaneh)
En avançant, on entre dans la zone chaude dédiée aux soins et au nettoyage du corps. La progression des salles — froide, tiède, chaude — est aussi une progression des usages : on s’installe, on transpire, on se lave, puis on se repose.
Les bassins (Khazineh)
Cette section abrite trois réservoirs d’eau indépendants — chaude, tiède et froide — alimentés par un système de fournaise souterraine performant. La séparation des réserves permettait de doser la température au fil de la visite, sans jamais laisser refroidir la salle.
La pierre du temps
Le hammam abrite une pierre de marbre rouge très spéciale, appelée « pierre du temps ». Épaisse et translucide, elle changeait de couleur selon la position du soleil, permettant aux baigneurs — qui n’avaient pas de fenêtres directes — de connaître l’heure de la prière.
Des alcôves réservées
Bien que le hammam fût public, il disposait d’alcôves et de bassins réservés aux personnalités nobles ou plus aisées de Kerman. L’intimité se négociait donc dans l’architecture elle-même : un coin de salle, un bassin à l’écart, un rideau de vapeur.
Faire entrer le jour, évacuer l’eau
Deux problèmes occupent les architectes d’un bain persan : éclairer sans refroidir, et évacuer sans fragiliser. Le hammam de Ganj Ali Khan répond aux deux par des dispositifs discrets, invisibles depuis la rue.
Les Goljams
La lumière ne provient pas de fenêtres classiques, mais d’ouvertures circulaires au sommet des coupoles, appelées goljams. Elles étaient autrefois fermées par des plaques de marbre très fines et translucides qui laissaient filtrer une lumière douce tout en retenant la chaleur à l’intérieur.
Un réseau de puits profonds
En l’absence de système d’égouts moderne dans cette région désertique, les architectes avaient conçu un réseau de puits profonds pour absorber les eaux usées sans fragiliser les structures en briques crues et en pisé du bazar environnant. L’humidité partait sous la ville, pas dans ses murs.
Levez les yeux dans la salle chaude
Les coupoles ne servent pas seulement de couverture : elles diffusent la lumière, canalisent la vapeur et participent au mouvement d’air du bain. Le dessin des goljams se repère d’un coup d’œil, mais leur effet ne se comprend qu’en restant quelques minutes dans la pénombre de la salle.
Le musée anthropologique actuel
Depuis sa conversion en musée en 1971, le site met en scène des mannequins en cire ultra-réalistes, sculptés en 1973 par la faculté des beaux-arts de l’Université de Téhéran.
Ils recréent des scènes quotidiennes exactes : l’application du henné, le rasage, les massages, ou encore les moments de détente où les hommes fumaient le narguilé en discutant d’affaires et de politique. Le bain n’était pas seulement un lieu d’hygiène : c’était une institution sociale, où l’on négociait, s’informait et se reposait, souvent pendant des heures.
L’intérêt du musée tient à ce double registre : d’un côté une architecture à couper le souffle — faïences turquoise, stucs, coupoles percées —, de l’autre une reconstitution très concrète des gestes du bain, avec de véritables objets d’époque mis entre les mains des mannequins.
Loin d’avoir fait le tour
Le monument regorge d’autres secrets d’ingénierie et d’anecdotes historiques fascinantes, dont une partie ne se découvre qu’en s’attardant dans les salles ou en observant les sous-sols.
Le « plancher chauffant » du XVIIe siècle
La fournaise centrale ne servait pas uniquement à chauffer l’eau des bassins : l’architecte y a intégré le système des gorbe-ro — les canaux de fumée souterrains (parfois transcrits « gardiats »). Les fumées chaudes et les gaz brûlants issus du foyer — alimenté en bois et en broussailles par un préposé appelé le tun tāb, le « chauffeur » du four — étaient canalisés dans un réseau de tuyaux serpentant juste sous le sol en marbre du calidarium, avant de rejoindre la cheminée principale. Ce flux agissait exactement comme un radiateur géant par le sol, garantissant aux baigneurs de ne jamais avoir froid aux pieds.
La hiérarchie sociale dans le vestiaire
Le grand vestiaire octogonal n’était pas seulement une prouesse visuelle : c’était une représentation stricte de la société safavide. La salle est divisée en six sections distinctes, ou alcôves. Chaque espace était attribué à une classe sociale précise : les sayyids (descendants du Prophète), les ecclésiastiques, les gouverneurs et nobles, les commerçants du bazar, puis les artisans et ouvriers. Les statues de cire actuelles respectent d’ailleurs méticuleusement cette répartition.
La logistique de l’eau : les qanats
Pour faire fonctionner un tel établissement au milieu d’une région semi-désertique comme Kerman, il fallait une source d’eau colossale. Le hammam était relié à un système de qanats, ces aqueducs souterrains traditionnels : l’eau douce descendait directement des montagnes environnantes pour remplir le réservoir principal sans jamais s’évaporer en surface.
La fin de son utilisation active
Le hammam n’est pas devenu un musée dès l’époque ancienne. Il a continué à fonctionner comme bain public opérationnel et populaire jusqu’en 1937, soit plus de trois siècles d’activité continue. Ce n’est qu’après des restaurations majeures qu’il a définitivement ouvert ses portes en tant que musée d’anthropologie en 1971.
Un bain qui se lit comme une horloge
Entre la pierre du temps, les ouvertures filtrées des coupoles et le rythme des prières, la journée du bain était réglée par la lumière. Les baigneurs les plus réguliers savaient, sans montre, à quel moment de l’après-midi ils se trouvaient simplement en regardant la couleur du marbre.
Brique, pierre et marbre
La brique crue et le pisé du bazar, la pierre taillée des colonnes et le marbre des sols : trois matériaux, trois échelles de temps. C’est de leur dialogue que naît la fraîcheur des salles en été et la chaleur contenue en hiver, bien plus que d’un quelconque appareil de chauffage.
Visiter le hammam-musée
Le hammam se visite dans le prolongement du bazar et de la place Ganj Ali Khan : comptez environ une heure pour les salles et les collections réunies.
Suivre l’ordre des salles
Entrez par le portail du bazar, traversez le couloir sinueux, puis découvrez le vestiaire avant les salles chaudes. Cette progression — froide, tiède, chaude — est celle des baigneurs d’autrefois : elle explique le bâtiment mieux que n’importe quel plan.
Chercher les détails invisibles
Les ouvertures des coupoles, la pierre du temps, les stucs du plafond, le dessin du sol sous vos pieds : une bonne part du génie du lieu tient à des éléments que l’on remarque seulement si on lève les yeux et si on ralentit.
Horaires et billets
Les horaires, les jours de fermeture et les tarifs des édifices patrimoniaux varient et peuvent changer, surtout pendant les fêtes religieuses, le Nouvel An persan et les périodes de restauration : vérifiez-les sur place le jour de votre visite.
Poursuivre à Kerman
Le hammam n’est qu’une pièce du vaste complexe voulu par Ganj Ali Khan : place, bazar, caravansérail et atelier monétaire se visitent dans la foulée.
Sources. Synthèse établie à partir de la fiche et des galeries Pasargades consacrées au hammam Ganj Ali Khan, et de sources documentaires : IRNa, Iran Culture (version française), Iran Amaze, ICRTO (Organisation iranienne du patrimoine culturel), Iran Tourisme, Historical Iran, Petit Futé, Alaedin Travel, ainsi que la banque d’images Bridges consacrée aux rapports entre mathématiques et art pour les relevés géométriques des décors. Photographies : galeries Pasargades ; images redimensionnées et converties au format WebP, embarquées directement dans la page.