Âge du bronze, env. 2500 av. J.-C.
idéalement avec le musée de Jiroft
30 km au sud de Jiroft, 2 h 30 de Kerman
été caniculaire
Cinq mille ans en arrière, d’un seul coup
Si la province de Kerman est célèbre pour ses citadelles médiévales de Bam et de Rayen, Konar Sandal propose un vertigineux voyage de 5 000 ans en arrière.
Découvert tardivement au début des années 2000, le site abrite les restes d’une immense cité de l’âge du bronze (IIIe millénaire av. J.-C.). Entre une ziggourat monumentale qui compte parmi les plus anciennes du monde et un artisanat de chlorite d’une finesse inouïe, Konar Sandal est l’étape absolue pour les passionnés d’histoire qui veulent comprendre la grandeur du sud-est iranien avant l’arrivée des Perses achéménides.
2001 : les inondations, les pillages, la science
Pendant des millénaires, les secrets de la vallée du Halil Roud sont restés enfouis sous le sable et les plantations de palmiers.
C’est en 2001, à la suite d’inondations majeures ayant mis au jour des sépultures anciennes, que la région subit une vague de pillages sans précédent. Des milliers d’objets en pierre sculptée apparaissent soudainement sur le marché international de l’art.
Saisissant l’ampleur de la découverte, le gouvernement iranien dépêche une équipe scientifique dirigée par le célèbre archéologue Youssef Madjidzadeh. Les fouilles officielles révèlent alors une évidence : la région de Jiroft n’était pas une simple étape commerciale, mais le cœur d’une civilisation urbaine lettrée et hautement développée, que certains spécialistes identifient comme le royaume mythique d’Aratta, mentionné dans les textes sumériens.
Une citadelle au sud, des quartiers au nord
Le site archéologique se divise principalement en deux collines distinctes, distantes de quelques centaines de mètres.
Konar Sandal Sud : La Citadelle et la Ziggourat
Le monticule sud abrite les vestiges d’une structure fortifiée monumentale construite sur deux terrasses massives de briques crues. Pour de nombreux archéologues, il s’agit des bases d’une ziggourat ou d’un temple administratif majeur. Ses dimensions et son ancienneté rivalisent directement avec les ziggourats de Choqa Zanbil (Khuzestan) ou de Sialk (Kashan), prouvant que l’architecture monumentale religieuse n’était pas une exclusivité mésopotamienne.
Konar Sandal Nord : Les quartiers résidentiels
Le tép nord correspond à la partie basse de la cité. Les fouilles y ont dégagé des zones d’habitations, des ateliers d’artisans et des systèmes de canalisations. C’est ici que les chercheurs ont découvert un fragment de tablette d’argile portant une écriture linéaire inconnue, encore non déchiffrée à ce jour, confirmant l’existence d’un système d’administration et d’archivage propre à cette civilisation.
Un savoir-faire sans équivalent
On ne peut comprendre Konar Sandal sans évoquer l’artisanat exceptionnel qui y a été produit. Les artisans de la vallée du Halil Roud maîtrisaient la sculpture de la chlorite, une pierre tendre de couleur vert sombre.
Ces vases, coupelles et boîtes de cosmétiques — aujourd’hui exposés au musée de Jiroft et au Musée national d’Iran à Téhéran — sont gravés de motifs d’une complexité fascinante :
Préparer la visite du site
L’excursion depuis Kerman
Konar Sandal se visite généralement sous la forme d’une excursion d’une journée depuis la ville de Kerman : comptez environ 230 km aller-retour, par une route de montagne spectaculaire qui descend vers les plaines tropicales de Jiroft.
De novembre à mars
La vallée de Jiroft bénéficie d’un climat beaucoup plus chaud et humide que le plateau de Kerman. Privilégiez un voyage de novembre à mars. En été, les températures y sont caniculaires.
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Une écriture plus vieille que la Mésopotamie ?
C’est le débat le plus brûlant. À Konar Sandal, les chercheurs ont découvert quatre tablettes d’argile gravées d’une écriture linéaire et géométrique totalement inconnue.
Contemporaine, voire antérieure
Certains spécialistes suggèrent que ce système d’écriture pourrait être contemporain, voire antérieur, aux premiers hiéroglyphes égyptiens et au cunéiforme de Sumer.
Réécrire la naissance de l’écriture
Si cela se confirme par leur déchiffrement (toujours en cours), cela signifierait que l’écriture n’est pas née uniquement en Mésopotamie, mais qu’elle a pu émerger en même temps — ou plus tôt — dans le sud-est de l’Iran.
La cité d’or et de lapis-lazuli
Dans les plus vieux poèmes épiques de l’humanité gravés à Sumer — comme l’histoire d’Enmerkar et le seigneur d’Aratta —, les Sumériens décrivaient avec fascination un royaume rival lointain nommé Aratta.
Ils le décrivaient comme un pays de montagnes, richissime, regorgeant d’or, d’argent, d’artisans experts et de briques de couleur.
Pour le directeur historique des fouilles, Youssef Madjidzadeh, l’emplacement exact, l’architecture colossale de Konar Sandal et l’opulence des objets retrouvés correspondent point pour point à cette cité mythique.
Un carrefour de la mondialisation de l’âge du bronze
On pensait la vallée du Halil Roud isolée, mais Konar Sandal était en réalité un carrefour de la mondialisation de l’âge du bronze. Les analyses scientifiques récentes des objets excavés montrent des connexions incroyables.
99 % de la cité restent à explorer
Après plusieurs interruptions historiques, de nouvelles campagnes de fouilles archéologiques ont débuté sous la direction d’équipes iraniennes et internationales afin de restaurer les structures en brique crue, contrer l’érosion et explorer les 99 % restants de cette immense cité perdue.
Vraies tablettes ou faux modernes ?
La découverte à Konar Sandal (Jiroft) de quatre tablettes d’argile gravées datant de la seconde moitié du IIIe millénaire av. J.-C. a déclenché l’une des controverses les plus intenses de l’archéologie moderne.
Cette discorde scientifique oscille entre la fascination pour une découverte révolutionnaire et des accusations de supercherie. Voici les trois principaux axes autour desquels s’articule cette bataille d’experts :
« Vraies tablettes ou faux modernes ? »
Dès l’annonce de la découverte par le directeur des fouilles Youssef Madjidzadeh en 2006, un vent de scepticisme radical a soufflé sur la communauté des assyriologues et des experts du Proche-Orient ancien.
Des signes qui ne ressemblent à rien
Certains universitaires renommés, comme Jacob Dahl (professeur à Oxford), ont immédiatement douté de l’authenticité des pièces. Dahl est allé jusqu’à affirmer que les signes géométriques ne ressemblaient à rien d’historiquement connu, plaisantant sur le fait qu’ils rappelaient plutôt un système d’écriture moderne développé pour les Inuits.
Le marché inondé d’objets
Le site de Jiroft ayant été massivement pillé en 2001 avant l’arrivée des archéologues, le marché international de l’art a été inondé d’objets mélangeant de vrais trésors et de nombreuses contrefaçons fabriquées par des faussaires locaux. Pour les critiques, ces tablettes sortaient trop des sentiers battus pour être honnêtes.
Des couches archéologiques contrôlées
Madjidzadeh et d’autres experts réputés ayant assisté aux fouilles, comme Massimo Vidale ou Holly Pittman, ont vigoureusement défendu l’authenticité des briques en s’appuyant sur des rapports de stratigraphie stricts : les tablettes ont été exhumées dans des couches archéologiques contrôlées (au niveau de la citadelle), excluant l’idée d’une intrusion moderne.
Un cas unique au monde
L’aspect purement visuel des inscriptions est au cœur du débat technique. Trois des tablettes découvertes sont dites bilingues ou bi-graphiques. Elles présentent deux faces bien distinctes.
Ce formalisme géométrique abstrait déroute les linguistes. Contrairement aux systèmes d’écritures premiers connus (le cunéiforme mésopotamien ou les hiéroglyphes égyptiens), qui sont nés de pictogrammes représentant des objets réels (un œil, un bœuf, un épi de blé) avant de se simplifier, l’écriture géométrique de Jiroft apparaît ex nihilo sous une forme purement abstraite et mathématique.
Une anomalie historique
Pour certains scientifiques, cette absence d’évolution logique (du dessin vers le signe) renforce l’idée d’une anomalie historique ou d’un faux.
Une érudition propre au plateau
Pour d’autres, c’est le témoin d’une voie d’érudition radicalement différente et propre au plateau iranien.
« Dé-mésopotamiser » l’Histoire
Derrière la querelle linguistique se cache un enjeu géopolitique et historique fondamental : qui a inventé l’écriture ?
Sumer, berceau unique
Depuis plus d’un siècle, la vulgate historique postule que la Mésopotamie — le Sumer actuel — est le berceau unique de l’écriture et de la civilisation urbaine. L’Iran et l’Asie centrale n’étaient vus que comme des périphéries barbares ou de simples axes commerciaux.
Un foyer indépendant et précoce
Si les tablettes géométriques de Konar Sandal s’avèrent authentiques et sont plus anciennes ou contemporaines des premiers écrits sumériens, l’histoire doit être réécrite : l’Iran deviendrait un foyer de civilisation totalement indépendant et tout aussi précoce.
Cette volonté de François Desset et de Youssef Madjidzadeh de « dé-mésopotamiser » l’histoire du Proche-Orient suscite une forte résistance chez les gardiens de l’orthodoxie académique (souvent des spécialistes de la Mésopotamie comme Dahl), qui accusent parfois les partisans de Jiroft de forcer les preuves par excès de nationalisme culturel ou d’enthousiasme romantique.
Pourquoi le déchiffrement est-il au point mort ?
À ce jour, le déchiffrement de la partie géométrique reste scientifiquement impossible.
Le déchiffrement de 2020
En 2020, l’archéologue français François Desset (chercheur associé au CNRS et à l’Université de Téhéran) secoue le monde universitaire en annonçant le déchiffrement complet de l’élamite linéaire.
Ce système d’écriture phonétique, de type syllabaire, était utilisé sur le plateau iranien à la fin du IIIe millénaire av. J.-C.
Le lien direct avec Jiroft
L’une des quatre tablettes contestées de Konar Sandal porte précisément de l’élamite linéaire sur l’une de ses faces. En parvenant à déchiffrer ce système grâce à des vases en argent découverts près de Suse, Desset a apporté deux arguments majeurs pour Jiroft.
La cohérence a posteriori
Le fait que les signes élamites de la tablette de Konar Sandal s’insèrent parfaitement dans la logique linguistique qu’il a découverte (alors que la tablette a été excavée bien avant son déchiffrement) plaide fortement en faveur de l’authenticité de l’objet, balayant en partie les accusations de contrefaçon.
Un système graphique indépendant
Desset démontre que l’élamite linéaire dérive directement de l’écriture « proto-élamite » (plus ancienne). Ses travaux suggèrent que l’Iran a développé son propre système graphique de manière parallèle et indépendante de la Mésopotamie. Jiroft n’était donc pas une colonie analphabète, mais faisait partie intégrante de cette grande sphère lettrée du plateau iranien.
De la légende à la brique crue
Dans la littérature sumérienne la plus ancienne — notamment l’épopée d’Enmerkar et le seigneur d’Aratta, rédigée à Sumer vers 2100 av. J.-C. —, Aratta est une cité-état rivale d’Uruk.
C’est un lieu entouré de mystère, inaccessible, séparé de Sumer par sept chaînes de montagnes. Pour l’archéologue Youssef Madjidzadeh, les ruines de Konar Sandal correspondent exactement à cette cité légendaire, pour plusieurs raisons.
La richesse en matières premières
Dans le mythe, le roi d’Uruk veut soumettre Aratta pour lui extorquer ses métaux précieux et ses pierres de luxe, car Sumer n’a que de la boue et des roseaux. La vallée du Halil Roud (Jiroft) regorge précisément de gisements de chlorite, de cuivre, et se situe sur la route d’approvisionnement du lapis-lazuli et de la cornaline.
L’expertise des artisans
Le texte sumérien mentionne qu’Aratta possède des artisans capables de travailler magnifiquement les pierres précieuses pour orner les temples. L’art de la chlorite découvert à Jiroft témoigne d’un savoir-faire qui n’avait aucun équivalent à Sumer à cette époque.
L’architecture de brique colorée
Le poème décrit les murs d’Aratta faits de briques de pyrite, de lapis-lazuli et de cornaline. Or, lors des fouilles de la ziggourat de Konar Sandal Sud, des fragments de briques peintes et des décors muraux polychromes ont été mis au jour, faisant écho aux descriptions poétiques des scribes mésopotamiens.
L’autre « langage » de Jiroft
En l’absence d’une écriture géométrique traduisible, les vases, boîtes et objets rituels en chlorite (une roche tendre, verdâtre ou grise) forment le véritable manifeste culturel de la civilisation de Jiroft. Ce ne sont pas de simples décors : il s’agit d’une iconographie codifiée, un langage visuel qui raconte leur cosmogonie.
Iconographie de Jiroft (chlorite)Les motifs récurrents se divisent en trois grandes catégories.
Le duel cosmique (Faune prédatrice)
Les vases dépeignent une violence stylisée permanente. On y voit des lions affrontant des serpents monstrueux, ou des aigles enserrant des léopards. Dans la pensée proche-orientale ancienne, ces combats symbolisent la lutte des forces de l’ordre face au chaos de la nature — ou la dualité entre le monde souterrain (le serpent) et le monde céleste (l’aigle).
Les êtres hybrides et le « Maître des animaux »
Le motif le plus célèbre de Jiroft est un personnage anthropomorphe possédant des traits d’animaux, souvent représenté comme un homme-scorpion ou un homme à cornes de taureau. Il adopte la posture du « Maître des animaux », saisissant deux lions ou deux serpents par le cou pour affirmer sa domination. Cette figure divine ou héroïque est l’ancêtre direct de motifs que l’on retrouvera des siècles plus tard dans l’art du Lorestan ou à Persépolis.
L’architecture miniature
Certains vases en chlorite reproduisent avec une précision géométrique incroyable des façades de bâtiments. On y distingue des portes cintrées, des fenêtres à claustra et des poutres transversales. Ces objets servaient probablement de modèles réduits ou de réceptacles sacrés imitant les temples ou les palais réels de Konar Sandal, offrant aux archéologues une idée précise de ce à quoi ressemblaient ces structures avant leur effondrement.
Poursuivre à Kerman
Konar Sandal complète la lecture de la province : après l’âge du bronze de la vallée du Halil Roud, les citadelles de terre crue, les jardins et les ensembles safavides de Kerman.
Sources et réserves. Page établie d’après le texte fourni sur Konar Sandal et Jiroft : redécouverte du site après les inondations de 2001 et les pillages qui ont suivi, fouilles dirigées par Youssef Madjidzadeh, double tép de Konar Sandal Sud (citadelle et ziggourat) et Nord (habitations, ateliers, canalisations), art de la chlorite, quatre tablettes à écriture linéaire et géométrique, annonce de la découverte en 2006, controverse sur l’authenticité, mise en page en boustrophédon, déchiffrement de l’élamite linéaire annoncé par François Desset en 2020 à partir des vases d’argent trouvés près de Suse, correspondances proposées avec le royaume sumérien d’Aratta, reprise des campagnes de fouilles et analyse des motifs gravés. Précisions et réserves : l’identification de Konar Sandal à Aratta est une hypothèse avancée par le directeur des fouilles, non un consensus ; l’authenticité des tablettes et l’idée d’une écriture contemporaine ou antérieure à la Mésopotamie restent discutées, et le déchiffrement de la partie géométrique n’est pas réalisé ; les datations de l’âge du bronze sont données en années « av. J.-C. » selon les conventions des publications citées. Les distances et durées de route sont des ordres de grandeur (environ 2 h 30 depuis Kerman, environ 230 km aller-retour). Photographies : la fiche source ne proposant aucune vue du site, les images proviennent de Wikimedia Commons et sont créditées sous leur licence : vues du tép et panorama © Mhsheikholeslami (CC BY-SA 4.0) ; coupes, vitrines et oiseaux de chlorite du musée de Jiroft © Rayeshman (CC BY-SA 4.0) ; plan de situation © Falten-Jura (CC BY-SA 2.0) ; plaque du maître des animaux, tablettes inscrites et vase à registres © Uuyyyy (CC BY-SA 3.0) ; poids en chlorite du Musée national d’Iran © Nationalmuseumofiran (CC BY-SA 4.0). Images redimensionnées et converties au format WebP, embarquées directement dans la page.