place Naqsh-e Jahan
Chah Abbas Ier
rue principale voûtée
Le Portail de Geysarieh, porte du grand bazar
Le Bazar Geysarieh — aussi appelé Qeysarie, Qeysarriyeh ou Soltani — est l’un des marchés les plus anciens, les plus grands et les plus envoûtants du Moyen-Orient. Construit au XVIIe siècle, entre 1619 et 1620, sous le règne du chah Abbas Ier, il relie la place Naqsh-e Jahan à la vieille Mosquée Jameh à travers des kilomètres de ruelles couvertes.
Au nord de la place, le Portail de Geysarieh s’élève au fond d’une petite place à pans coupés. L’entrée principale du bazar est surmontée de faïences représentant le Sagittaire, constellation astrale d’Ispahan ; au-dessus du portique, un balcon accueillait jadis des musiciens qui donnaient des concerts publics.
Admirez les fresques d’origine — bien qu’abîmées — qui figurent les guerres du chah Abbas et des scènes de chasse. En franchissant le seuil, le bruit et la lumière de la place cèdent la place à une brique voûtée et à une douce lumière : dans ces allées à l’abri de la chaleur, la magie des sons, des couleurs et des odeurs opère.
Malek Timcheh et Caravansérail Shahi
Deux joyaux architecturaux marquent le cœur du bazar : le Malek Timcheh, une magnifique section dotée d’une coupole centrale richement décorée, traditionnellement dédiée aux marchands de tapis, et le Caravansérail Shahi, ancien complexe hôtelier des marchands de la Route de la Soie, aujourd’hui reconverti en ateliers et boutiques d’artisanat.
Les caravansérails, forteresses commerciales
Les caravansérails urbains d’Ispahan — souvent appelés Sarays ou Timchehs — fonctionnaient comme des forteresses commerciales hautement sécurisées. Ils protégeaient les marchandises précieuses de la Route de la Soie — soie, or, épices, tapis — grâce à un protocole strict.
- Une architecture défensive. Construits avec des murs extérieurs aveugles et épais en brique, ils ne possédaient qu’une seule porte d’entrée monumentale, renforcée de fer (Darvazeh).
- Le couvre-feu militaire. Chaque soir, à la fermeture du bazar, les immenses portes étaient verrouillées de l’intérieur : personne ne pouvait entrer ou sortir jusqu’à l’aube.
- La garde armée (Negahban). Les marchands finançaient collectivement des gardiens professionnels qui patrouillaient sur les toits et dans la cour centrale fortifiée pendant la nuit.
- Le stockage compartimenté. Le rez-de-chaussée abritait les écuries et les entrepôts lourds (Anbar) ; les marchandises de grande valeur dormaient à l’étage, dans les Hojrehs, protégées par des doubles serrures et des grilles en fer forgé.
Les Rasteh : chaque métier a sa ruelle
Dans un bazar persan traditionnel, chaque profession dispose de sa propre allée, la rasteh (راسته). Au bazar d’Ispahan, il suffit de suivre un son, un geste ou un parfum pour se repérer.
Le rythme du marteau
Facile à trouver grâce au son hypnotique des marteaux frappant le cuivre, au milieu des objets en cuivre ouvragés sortant des ateliers.
Bleu et safran
Les artisans tamponnent à la main des motifs persans bleus et safran sur des tissus en coton, une tradition du bloc imprimé jamais interrompue depuis le XVIe siècle.
Un festival d’odeurs
Safran pur, rose séchée et sumac s’empilent en un festival de couleurs et d’odeurs, au cœur du bazar.
Cette organisation n’est pas le fruit du hasard : les métiers les plus précieux et les plus silencieux occupent le centre du bazar, tandis que les corporations bruyantes et odorantes — chaudronniers, tanneurs, maréchaux-ferrants — sont repoussées vers les extrémités pour ne pas importuner les acheteurs de luxe.
La maison de thé Azadegan, cabinet de curiosités
Cachée dans une ruelle adjacente à la place Naqsh-e Jahan, la Chahaj-Khaneh Azadegan — le Puits aux Tortues — est une institution d’Ispahan célèbre pour son décor surréaliste : un véritable cabinet de curiosités, du sol au plafond.
Le lieu est saturé de milliers d’objets historiques : lampes à huile en verre coloré, théières en cuivre, vieilles photos de lutteurs, haches d’armes traditionnelles, horloges à coucou et cages à oiseaux. La lumière y est tamisée, filtrée par les lampes suspendues.
Son surnom poétique vient d’un ancien puits, près de l’accès, où les habitants venaient puiser de l’eau ; la cour intérieure abritait autrefois des tortues, un souvenir resté dans les mémoires locales. On s’installe sur des lits en bois recouverts de tapis (Takhts) pour boire un thé noir au safran, à la cardamome ou aux boutons de rose séchés, servi avec du Nabat — du sucre cristallisé sur un bâtonnet.
Pour les amateurs de contraste, la spécialité est le Doogh va Gushfil, la combinaison la plus célèbre d’Ispahan : on croque un Gushfil, pâtisserie grasse et ultra-sucrée au sirop de sucre et d’eau de rose, puis on avale immédiatement une gorgée de Doogh, boisson au yaourt fermenté, salée, acidulée et parfumée à la menthe séchée.
Un poumon social, religieux et politique
Le Bazar Geysarieh recèle des secrets architecturaux et des traditions bien plus profonds que le commerce. L’organisation d’un bazar persan traditionnel est une science en soi.
Un grand bazar persan ne sert pas qu’à vendre : c’est le poumon social, religieux et politique de la ville. Mais son toit est aussi une prouesse d’ingénieur — une régulation thermique réalisée sans aucune technologie.
Le toit du bazar n’est pas plat : il est composé d’une succession de petites coupoles percées d’un oculus central. Ce système crée un effet Venturi — l’air chaud est aspiré vers le haut —, maintenant le bazar frais en été et chaud en hiver. Et les rayons du soleil qui percent ces ouvertures dessinent des faisceaux lumineux spectaculaires, qui éclairent les Rastehs de manière théâtrale tout au long de la journée.
À l’intérieur du dédale, des lieux de culte, d’étude et d’entraînement s’imbriquent dans le commerce : les mosquées du bazar permettent aux marchands, les Bazaris, de faire leurs prières quotidiennes sans quitter leur lieu de travail ; les hammams, comme le célèbre Hammam Ali Gholi Agha non loin, étaient essentiels à l’hygiène des marchands itinérants ; les madrasahs formaient les élites au cœur même de l’activité économique ; les zurkhanehs, « maisons de la force », accueillaient les athlètes au rythme des tambours et des chants sacrés.
Les Mosquées du Bazar
Elles permettent aux marchands — les Bazaris — de faire leurs prières quotidiennes sans quitter leur lieu de travail, la foi et le commerce partageant le même toit.
Les Hammams historiques
Les bains publics, comme le célèbre Hammam Ali Gholi Agha, étaient essentiels pour l’hygiène des marchands itinérants de la Route de la Soie.
Les Madrasahs
Des écoles théologiques installées au cœur de l’activité économique pour former les élites du clergé et de l’administration.
Les Zurkhanehs
Des gymnases traditionnels où les athlètes s’entraînent au rythme des tambours et des chants sacrés, souvent financés par les riches marchands du bazar.
La hiérarchie spatiale
La disposition des marchands obéit à une logique stricte, qui sépare le précieux et le bruyant.
- Le centre d’honneur (les Timchehs). Les produits les plus précieux et les plus silencieux — tapis de soie, bijoux, orfèvrerie — occupent le cœur du bazar, à l’abri de la poussière et du bruit.
- La périphérie bruyante. Les métiers bruyants et odorants — chaudronniers, tanneurs, maréchaux-ferrants — sont repoussés vers les extrémités pour ne pas importuner les acheteurs de luxe.
Les Bazaris, colonne vertébrale des révolutions
Les marchands du bazar, les Bazaris, ont été la colonne vertébrale financière et politique des grandes révolutions de l’Iran moderne. En s’alliant avec le clergé chiite — les Ouléma — ils ont formé un contre-pouvoir absolu face aux souverains.
Ce pouvoir repose sur une structure économique unique : l’indépendance financière. Contrairement aux commerçants occidentaux soumis à l’État, les marchands persans versaient leurs impôts religieux — Khoms et Zakat — directement aux chefs religieux. Cette alliance a rendu le clergé totalement indépendant du roi (Shah), créant un bloc politico-économique autonome. S’y ajoutait un réseau logistique : le bazar traverse tout le pays, et une information ou un mot d’ordre de grève lancé à Ispahan ou à Tabriz pouvait paralyser Téhéran en quelques heures.
Trois grands séismes politiques ont été déclenchés par le bazar.
Le premier coup d’éclat
Le Shah accorde le monopole du tabac iranien à un citoyen britannique. Furieux de cette concurrence étrangère, les Bazaris financent une grève massive : une fatwa interdit de fumer, et même les femmes du Shah cessent de fumer dans le palais royal. Le Shah cède et annule le contrat.
L’exigence de lois
Le gouverneur de Téhéran fait bastonner des marchands de sucre coupables, dit-on, d’avoir augmenté les prix. Le bazar ferme immédiatement ses portes ; les marchands se réfugient dans les mosquées puis à l’ambassade britannique — le Bast. Ils obtiennent le tout premier Parlement d’Iran, le Majles, et une Constitution limitant les pouvoirs du Shah.
Le basculement décisif
Le Shah, qui menace le monopole du bazar avec ses supermarchés et ses banques d’État, fait arrêter et humilier des centaines de marchands. Le bazar finance massivement le réseau de l’ayatollah Khomeini en exil et distribue ses cassettes : les grèves générales paralysent l’économie et précipitent la chute des Pahlavi.
Un bazar ouvert, un labyrinthe à apprivoiser
Le bazar se visite librement, au cœur de la vieille ville : la rue principale, voûtée de coupoles, serpente sur environ 1,5 km, du portail de Geysarieh jusqu’à la Mosquée Jameh. Les boutiques gardent leurs propres horaires, et l’atmosphère change avec les heures.
Entrée libre
Entrez par le portail de Geysarieh, au nord de la place Naqsh-e Jahan. Les ruelles couvertes sont accessibles sans billet ; ateliers, hammam et lieux religieux ont chacun leurs propres conditions d’entrée.
Matin ou fin de journée
Le matin, les artisans travaillent encore dans les rastehs. En fin d’après-midi, la lumière des cheshmeh se fait dorée et le bazar s’anime. En été, évitez la pleine chaleur de midi.
Patience et politesse
La négociation fait partie du jeu et se mène en riant. Accepter un thé ou une pincée de safran ouvre la discussion ; savoir repartir en souriant aussi.
Le circuit en 7 étapes
Le bazar possède une rue principale voûtée de coupoles, qui serpente sur environ 1,5 km et mène à la mosquée Jameh — l’ancien centre de la cité, lorsque Ispahan était la capitale des Seldjoukides. Le parcours, étape par étape :
- Porte Qeysariyeh. Située à l’extrémité de la place Naqsh-e Jahân. Ne passez pas par la porte : prenez Saraftha allée, à droite du bassin, remontez-la jusqu’à l’intersection, puis tournez à gauche.
- Malek Timcheh. Continuez tout droit en passant devant l’édifice, un bâtiment de l’époque Qadjar à trois voûtes, sur le côté gauche.
- M S Khan. L’ancien caravansérail — le Caravansérail Shahi — se dresse sur le côté droit de l’allée.
- Mosquée Hakim. Poursuivez jusqu’à l’intersection dotée d’une fontaine, prenez à gauche et longez Bagh-e Ghalandarha allée jusqu’à la mosquée Hakim, construite voici 1000 ans : la plus ancienne d’Ispahan, dont seule la très belle porte de l’entrée a survécu.
- Maison de thé. Revenez à la fontaine et, à l’intersection, prenez à droite Darbagh allée. À quelques pas sur la gauche, trois marches mènent à un caravansérail moderne, indiqué par un panneau arborant une pipe à eau : la maison de thé où les bazari fument le qalyan et dégustent des bols de Dizi est authentique.
- Place Imam Ali. De retour sur Darbagh allée, prenez à droite après quelques mètres pour vous engager dans Bazar Bozorg allée, une des voies les plus anciennes et les plus vivantes du bazar. Échappez un instant à la foule en traversant la place Imam Ali, belle vue sur le minaret en brique, et admirez les plafonds voûtés percés d’ouvertures étoilées ou hexagonales.
- Mosquée Jameh. La sinueuse Bazar Bozorg allée passe devant le restaurant Beyrani, extrêmement populaire, et se poursuit jusqu’à la dernière étape de la balade : la magnifique mosquée Jameh. Si vous n’arrivez pas avant l’heure de fermeture (11 h), rejoignez la file devant le Beyrani pour y déjeuner.
Chaussez-vous confortablement — le bazar se parcourt à pied — et emportez de l’espèces, certains ateliers ne prenant pas les cartes. Les conditions d’accès peuvent changer pendant les prières, les cérémonies, les fêtes religieuses et le Nouvel An persan.
Poursuivre autour du bazar
Le bazar sert de fil conducteur pour découvrir la place, la vieille ville et les monuments d’Ispahan.
Sources et crédits. Texte éditorial composé à partir de la fiche et des galeries Pasargades consacrées au bazar de Geysarieh. Photographies issues des galeries Pasargades et converties au format WebP pour cette page autonome. Les horaires et conditions d’accès doivent être confirmés localement.













