Le soir venu, quand les arcades de la place Naghsh-e Jahan s’allument une à une et que le dôme turquoise de la mosquée de l’Imam vire au bleu profond, on entend encore le proverbe persan : Esfahân nesf-e jahân — « Ispahan, moitié du monde ». Sur la rive nord du Zayandeh Roude, l’ancienne capitale safavide déploie l’une des plus vastes places du monde, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Le nom, déjà, raconte l’histoire : dans les inscriptions du vieux-perse, la cité apparaît sous la forme Aspadana, rattachée à spāda, l’« armée » — mémoire achéménide d’un centre militaire et administratif des grands empires perses.
Devenue capitale de Chah Abbas Ier en 1598, Ispahan n’est pas une juxtaposition de monuments : c’est un programme. Autour de la place royale, l’empire met en scène le monde entier : le pouvoir à la haute porte d’Ali Qâpu, la foi dans la mosquée de l’Imam et l’oratoire du Sheikh Lotfollah, le commerce sous le portail du bazar Qeysarie, le jardin de Chahar Bagh, la vie sociale sur les ponts du Zayandeh Rud. La ville devient une représentation du cosmos.
Sur la rive sud, les Arméniens déportés de Djolfa fondent en 1606 la Nouvelle-Djolfa : leur cathédrale Vank, nef peinte et dorée, veille encore sur le quartier des peintres et des orfèvres. Ispahan au XVIIe siècle n’était pas seulement belle : elle était cosmopolite. Marchands arméniens, diplomates européens reçus sous les colonnes de Chehel Sotoun, artisans venus de tout l’empire, caravanes reliant l’Inde, l’Empire ottoman, l’Asie centrale et l’Europe — le monde venait s’y rencontrer. C’est cela, aussi, qui donne son sens au proverbe.
Là où d’autres capitales ont mis en scène le pouvoir par l’axe et la perspective, Ispahan l’a fait par l’harmonie d’une place, d’un dôme et d’un jardin. Quand le soir tombe sur les ponts safavides, on comprend que la grandeur n’est pas seulement monumentale : un empire a voulu construire ici une image parfaite du monde. Tapis, khatam, minakari, gaz et poolaki — l’art de vivre persan à son sommet.
« Ispahan n’est pas une ville. C’est un monde. »Esfahân nesf-e jahân